Elle entra dans la salle vide d'un pas souple et résolu, et chercha un instant du regard son lit, celui qu'elle occupait il y avait quatre ans. La jeune fille le vit enfin. Baigné par la lumière qui traversait la fenêtre, le lit se dressait, poussiéreux. Elle se pencha d'un mouvement gracieux pour attraper un objet sous le lit. La valise se retrouva, jetée comme un objet malpropre, sur la couverture grise et bleue. Parcourue d'un long frisson qui lui glaçait l'échine, elle effleura la serrure d'argent, et se mordit les lèvres. La jeune femme voulait simplement ouvrir cette valise, cette fichue valise. Le cuir fatigué se plissait comme une peau grisâtre et terne d'animal autour de la seule chose qui fût intacte. Du bout de ses doigts fins, elle effleura la serrure en argent ouvragé. Les deux roses s'entrelaçaient bien, comme dans ses souvenirs, sur le métal et surmontaient une couronne. L'image de ce symbole avait ressurgi avec une netteté presque effrayante dans son esprit. Les roses et la couronne étaient un symbole qu'Ambre se plaisait autrefois, à dessiner au coin de ses pages. Sa signature, en quelque sorte. Ce n'était pas bien difficile de s'en souvenir. La valise avait recommencé à l'obséder quelques semaines auparavant, signalé par un malaise diffus d'abord, puis une lente et insidieuse sensation de manque, qui, au fil des heures, la tenaillait, la hantait. Ambre se souvenait du jour où elle avait rempli cette valise. Elle aurait tant voulu la brûler si elle n'était pas partie plus précipitamment qu'elle ne l'espérait. Aujourd'hui, elle était là. C'était le moment. C'était le moment ou jamais d'en finir avec sa peur, ses regrets qui commençaient à la dévorer vive. Pourtant, songea-t-elle avec nervosité, qu'y avait-il à l'intéreur de bien effrayant ?
Pourquoi n'osait-elle pas l'ouvrir ? Peut-être était-ce sa boîte de Pandore. Tous ses maux allaient-ils ressurgir malgré tout et la réduire à nouveau en esclavage ? Absorbée toute entière dans une méditation douloureuse, elle n'entendit pas les bruits de pas qui résonnaient dans le vaste escalier de la Tour Ouest.
***
Mya, déjà endormie par ce qui allait se passer dans quelques heures, voulait se coucher dans un bon lit. Se remémorant très précisément le chemin, elle se dirigea d'un pas sûr vers son lit. Son lit, qui d'ailleurs, ne l'avait pas accueilli depuis bien longtemps. Elle se laissa tomber sur le matelas d'un coup et respira à fond. Puis, subitement abattue, elle se mit à contempler le plafond du dortoir.
Des toiles d'araignée dans tous les coins, et elle pouvait voir des poutres abîmées par elle ne savait quelle raison. Un incendie, les tempêtes, l'humidité.. Depuis qu'elle était partie, beaucoup de choses devaient s'être passées. La magie semblait s'effilocher lentement comme une dentelle dont on tire un fil. La tristesse l'envahit aussi rapidement et aussi brutalement qu'une lame de fond. Elle dut fermer les yeux quelques instants pour calmer son c½ur qui s'était emballé.
Se retrouver aujourd'hui, après autant de temps, la rendait amère. Le Château était maintenant une vaste demeure vide. Les quatre tours qui se dressaient auparavant avec orgueil, leurs fanions claquant dans le vent impétueux, la joyeuse animation qui régnait en permanence dans les couloirs, les batailles navales qu'ils organisaient tous sur le grand Lac... Tout était mort. Les Tours n'égratignaient plus le ciel de leur sommet. Le vent soufflait en bourrasques glacées dans les murs et les bannières se morfondaient autour de leur hampe, déchirées et moisies. Quant aux couloirs, Mya les avait parcourus en tous sens durant la mâtinée et voyait la poussière, naguère pourchassée par les habitants, s'accumuler en amas noirâtres sur les dalles de pierre. Les flambeaux qui les éclairaient, pendaient lamentablement, moisis et puant d'humidité. Tout était à l'abandon, à la merci du temps. Le pire était le silence. Un silence lourd, oppressant comme une chape de glace. il avait effrayé Mya à son arrivée. Le doux bourdonnement de la magie avait laissé place à cette absence, si terrifiante que la jeune femme avait hésité un instant à prendre ses jambes à son cou et abandonner le domaine. Le soleil lui-même ne vient plus éclairer de ses chaleureux rayons le château. La pluie, le silence et la poussière régnaient désormais en maîtres incontestés.
«Aaah..»
Elle se redressa sur un coude. Une créature était dans la salle, à quelques mètres d'elle, silencieuse et figée, en face d'un lit identique au sien. Mya se leva discrètement et s'approcha d'elle comme un voleur s'approche de sa proie. Au fur et à mesure de ses pas, la silhouette se précisait. Ses formes se découpèrent, plus nettes, dans la lumière d'un soleil de pluie. En se penchant, elle put voir que c'était une femme. Une jeune femme, jugea-elle, elle ne devait avoir guère plus de vingt ans.La silhouette élancée, le profil gracieux et les oreilles ornées d'anneaux d'argent, les formes douces et pleines, Elle portait un haut noir uni, dévoilant ses bras, et sur le tissu sombre brillait une chaînette brillante, probablement en argent comme sa parure. Cette chaînette supportait le poids d'une clé, ce qui intriguait Mya mais le plus stupéfiant c'était la personne en elle-même. Elle L'avait déjà vue quelque part. Un rayon de soleil illumina la pièce et tout à coup, la chevelure de cette créature réveilla quelque chose en elle. Une seule personne pouvait avoir une telle teinte et un visage s'imposa à elle. Eberluée, elle fixa sa poitrine. Elle se soulevait doucement et régulièrement, au rythme des inspirations. Muette de soulagement, Mya prit la résolution de briser le silence.
Puis se plaçant devant celle qu'elle avait reconnue, Mya voulut parler mais des sons incohérents sortirent de sa bouche. Elle se reprit.
Bonjour.. Je..Je me nomme Mya. Nous nous connaissons déjà. Il y a quelques années de ça nous nous sommes parlées dans ces mêmes lieux. Ton visage m'est familier.
Quelques années, pensa Mya qui se sentait stupide, il y a de meilleures entrées en matière. Et puis.. cela les vieillissait ridiculement trop. Mya tenta de capter le regard de sa compagne qui avait les traits tirés. Était-elle inquiète ou se sentait-elle mal ?Elle se rendit compte que la main de l'autre reposait sur la valise.
«Y aurait-il quelque chose avec.. Cette valise ?»
Elle n'osait poser la question, consciente qu'elle pouvait paraître intrusive à la vision fantastique et troublante qui était devant elle.
Ambre leva les yeux, tirée soudainement de sa sorte de transe. Elle eut un long frisson encore une fois, comme si elle semblait s'ébrouer au sortir d'un mauvais rêve.
Ses yeux gris d'acier croisèrent ceux de Mya, ses traits se détendirent après coup,en face d'un visage qui, se dit l'autre, ne lui semblait pas étranger.
Ambre se redressa et composa sur ses lèvres un sourire amical.
Oh.. "Quelques années" est bien le terme approprié. Quelques âmes vont et viennent dans le château depuis quelques semaines. Mais c'est loin, infiniment loin de ceux que nous vivions il y a des mois de ça.
Elle eut un petit soupir résigné puis rattacha son regard sur son ancienne camarade qui semblait regarder la valise, fortement intrigué.
Non, tout va bien. Enfin...
Son regard n'osait pas revenir à la valise, qui reposait sur le lit. Il semblait fuir l'objet comme s'il contenait quelque chose qui la répugnait.. Ou la terrifiait.
Des souvenirs..De simples.. Souvenirs...
Fit-elle avec un sourire empreint d'une raideur étrange, qui n'échappa pas à l'autre. elle sembla vouloir changer de sujet.
C'est étrange d'être revenue ici, non ?
Ambre secoua doucement la tête et elle regardait intensément Mya, comme pour se convaincre de son existence, comme pour se convaincre qu'elle n'était pas un fantôme. Pour la troisième fois, sa poitrine exhala un soupir profond qui la fit presque trembler. Les yeux gris de la jeune femme se baissèrent furtivement, coupables, et une légère rougeur vient habiller ses joues pâles. Son ravissant visage se tordit brusquement comme si elle avait avalé quelque chose d'acide.
Pardonne-moi.. Je dois être ridicule. Je ne suis même pas de taille à affronter le temps qui est passé.
Soudainement lasse, elle s'assit sur son lit. Puis d'un geste et d'un sourire qu'elle voulait chaleureux, elle invita Mya à s'asseoir près d'elle. Gênée de s'être laissée aller, Ambre reprit son air impassible qu'elle avait à l'accoutumée, elle s'absorba dans l'étude des broderies scintillantes de sa jupe noire.
Mya vit comme une chair de poule se former sur les bras d'Ambre quand elle prit prit place à ses côtés. Son c½ur commença à battre à tout rompre. Ce n'était pas un spectre. La délicieuse apparition était bien vivante. Son coeur dansait furieusement dans sa poitrine. Serait-ce d'avoir croisé ses yeux gris, noyés de mélancolie, de maladresse, d'effroi, et pourtant de chaleur qui l'amenait à croire que c'était une personne sublimement amicale ? Mya se ressaisit. Un sourire écorcha sa bouche, et elle le fit encore plus grand quand Ambre avait décidé de la regarder longuement. Tout le temps que son ancienne camarade avait parlé, elle s'était éteinte, contemplant son désarroi intérieur qui menaçait d'imploser. Elle se rappelait avant, sans cesse, en l'écoutant parler. Le c½ur de sa condisciple lui semblait aussi malade, aussi amer, au bord d'un gouffre presque. Elle comprit soudainement qu'elle n'était pas seule. Cette réalité la frappa de plein fouet et ce fut comme un torrent d'émotions qui la traversa.
«Aucune parole ne m'avait fait autant de bien, pourtant. L'écouter parler était comme une renaissance.»
Quelques âmes, oui. J'en vois quelques unes parfois. Rien de bien magnifique, juste des âmes errantes, pleines de regrets, mélancoliques.
Les souvenirs et les fantômes vont et viennent pendant toute notre vie. Il faut donc apprendre à vivre avec eux, en osant les regarder en face.
Elle souriait, à présent. D'un sourire sincère et plein d'émotion. Elle souriait parce qu'elle voulait que cette fille, qui avait partagé ce même dortoir, cette même maison soit heureuse d'être ici. Elle continua car Ambre l'écoutait attentivement, son visage tourné vers la valise.
Étrange. Je ne te le fais pas dire. Et, c'est loin d'être ridicule. " Le temps est un joueur avide, qui gagne à tout coup, sans tricher, c'est la loi." Souviens toi.
Ambre avait levé les yeux vers elle. Mya ne sut comment interpréter son expression qui pouvait à la fois signifier une écoute attentive ou un dédain irrépressible. Finalement, il apparut que la première thèse était la bonne, Ambre avait esquissé un sourire résigné.
Voilà.
Je dédicace cette petite nouvelle à tous les nostalgiques qui se reconnaîtront.
Je fais une remise en question et le tri dans ma tête.
Bisoux à tous, je reviendrais bientôt !
;)
